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Expérience partagée par l’Alliance of Health Workers Philippines, partenaire de WSM et du réseau INSPIR.
Le système de santé philippin se trouve à un tournant critique. Depuis des décennies, la santé publique est sous-financée, en sous-effectif et reléguée au second plan dans les budgets gouvernementaux, tandis que les services commercialisés et privatisés façonnent de plus en plus le paysage sanitaire. Qu’est-ce que cela signifie pour les femmes, en tant que patientes, aidantes et travailleuses de la santé ? Cela révèle un système qui approfondit les inégalités existantes, érode l’accès aux soins et exploite les travailleuses et travailleurs de la santé, dont la pandémie de Covid-19 a pourtant démontré le caractère essentiel pour la société.
Un système de santé sous pression : une triple charge pour les femmes
Le système de santé publique philippin est principalement curatif et non préventif, avec un accent sur une prise en charge centrée sur les médecins, au détriment des rôles essentiels des infirmières, des sages-femmes et des agentes et agents de santé communautaire. Les services sont concentrés dans les centres urbains, laissant les populations rurales (où la pauvreté est souvent la plus profonde) sans accès suffisant aux infrastructures ou aux professionnel·les de santé.
Les médicaments sont d’un coût prohibitif, ce qui reflète un secteur de la santé traité comme une activité commerciale plutôt que comme un droit. En 2022, le prix élevé des médicaments constituait le principal obstacle à l’accès aux traitements. Les ménages appartenant aux groupes de revenus les plus faibles, qui représentent la majorité de la population (59 % !), sont beaucoup moins en mesure d’acheter les médicaments nécessaires, ce qui perpétue des cycles de maladie et de pauvreté.ant ainsi des cycles de maladie et de pauvreté.
Parallèlement, les budgets publics de santé continuent de diminuer. En 2023, le gouvernement a réduit le budget de la santé de 25,8 milliards de pesos philippins (453 millions de dollars US), alors même que des milliards étaient alloués à des projets clientélistes (« pork barrel »), à des fonds confidentiels et à de grandes infrastructures. Les hôpitaux publics restent sous-financés et gravement en sous-effectifs, laissant les patient·es dépendre de services privés coûteux.
La privatisation a également pris des formes plus subtiles : au lieu de vendre des hôpitaux entiers, le gouvernement a autorisé des entreprises privées à gérer les équipements hospitaliers et des services clés, leur permettant de facturer des frais exorbitants qui génèrent des profits pour les entreprises tout en excluant les populations pauvres. Les régimes d’assurance, dominés par des prestataires privés, imposent désormais une « triple charge » aux familles : le paiement des impôts, des primes d’assurance et des frais hospitaliers supplémentaires, en plus d’une couverture minimale offerte par PhilHealth, le programme national d’assurance maladie.
Les femmes en tant que patientes : confrontées à des obstacles aux soins essentiels
Pour les femmes en tant que patientes, la commercialisation se traduit par une couverture d’assurance limitée, voire inexistante. Elles ont un accès restreint aux services de santé maternelle et reproductive, ainsi qu’à un soutien insuffisant en matière de santé mentale. Beaucoup sont contraintes de travailler malgré la maladie afin de subvenir aux besoins de leur famille, faute de congés maladie rémunérés. Le stress et l’anxiété constants liés à la navigation dans un système de santé inaccessible et coûteux pèsent lourdement sur les femmes, en particulier celles des ménages à faibles revenus, puisqu’elles sont souvent à la fois principales pourvoyeuses de revenus et responsables des soins.
Les femmes et la sous-valorisation de leur travail : un moteur de la chaîne mondiale du care
Les impacts sont ressentis de manière particulièrement aiguë par les travailleuses de la santé, qui représentent environ 70 % de la main-d’œuvre sanitaire aux Philippines. Bien qu’elles constituent l’épine dorsale du système, leur travail est chroniquement sous-valorisé. Les travailleuses et travailleurs de la santé subissent de bas salaires, une insécurité de l’emploi et la contractualisation (travail sous contrats temporaires, à durée déterminée ou non permanents au lieu d’emplois stables), prenant souvent en charge des centaines de patient·es par jour dans des conditions de travail dangereuses.
Dans le même temps, les normes patriarcales imposent aux femmes des responsabilités supplémentaires de soins non rémunérés à domicile, les obligeant à jongler avec la double charge des soins professionnels et familiaux. Les inégalités sur le lieu de travail aggravent encore cette réalité : les travailleuses de la santé font face à des salaires plus bas et à moins d’opportunités d’accéder à des postes de direction, malgré leur présence massive dans le secteur.
Cette sous-valorisation alimente la crise mondiale du care, car de nombreuses infirmières et professionnelles de santé philippines quittent le pays pour des emplois mieux rémunérés à l’étranger. Leur départ aggrave la crise des effectifs au niveau national et fragilise davantage des services publics déjà précaires. Elles contribuent également à améliorer les systèmes de santé et la protection sociale dans les pays de destination en fournissant un travail essentiel, sans pouvoir en bénéficier elles-mêmes, ce qui les rend extrêmement vulnérables à la précarité.
Le coût pour la santé physique et mentale des femmes est considérable. Les longues heures de travail, les conditions dangereuses et le stress érodent leur bien-être, tandis que les inégalités systémiques limitent leurs perspectives de carrière et leur qualité de vie.
Résistances et victoires
Malgré ces défis, les travailleuses et travailleurs de la santé ainsi que les communautés aux Philippines se sont organisé·es pour défendre la santé publique. Un exemple emblématique est la campagne menée en 2016 par l’AHW (Alliance of Health Workers) pour sauver l’hôpital Fabella, un hôpital national tertiaire de référence pour la santé maternelle et néonatale, menacé de démolition pour de laisser place à un projet de développement commercial. Pendant plus de deux ans, les travailleuses et travailleurs de la santé et les patient·es ont manifesté devant l’hôpital, et leur résistance a porté ses fruits : le projet de suppression de Fabella a été abandonné.
Cette victoire illustre une vérité fondamentale : lorsque la santé est traitée comme une marchandise, ce sont les personnes — en particulier les femmes — qui en paient le prix. La logique du profit prime alors sur celle des besoins humains, approfondissant la marginalisation des travailleuses et travailleurs et perpétuant les cycles de pauvreté et de mauvaise santé.
Mais lorsque les travailleuses, les travailleurs et les communautés s’organisent, les voix des femmes peuvent infléchir cette trajectoire et défendre la santé comme un bien public.